
Une lésion cérébrale ne vient pas tant d’une déficience antéconceptionnelle et innée que de forces extérieures au cerveau lui-même. Des facteurs susceptibles d’endommager un cerveau sain à la conception, on en connaît à ce jour une bonne centaine. Il est toutefois fort possible qu’il y en ait un bon millier.
En fait, il n’est pas véritablement important de savoir comment un cerveau a pu être endommagé. Ce qui compte, c’est de savoir à quel point il est touché - et à quel endroit. Toutefois, les causes de lésion étant si nombreuses, il peut être utile d’en passer quelques-unes en revue, ne serait-ce que pour montrer que n’importe qui peut, un jour, avoir une lésion cérébrale.
Parmi les milliers d’enfants lésés cérébraux que nous voyons aux Instituts, il y a l’enfant dont le père et la mère ont des facteurs rhésus incompatibles. Cette incompatibilité des parents entraîne une incompatibilité entre mère-enfant. L’incompatibilité des rhésus, voilà bien qui endommage un cerveau sain.
Nous voyons également l’enfant dont la mère a contracté la rubéole - ou quelque autre maladie contagieuse de ce type - pendant, voire après les trois premiers mois de grossesse. Voilà qui peut aussi endommager un cerveau sain.
Nous voyons encore l’enfant dont la mère a, au cours de sa grossesse, traversé des périodes pendant lesquelles elle n’avait pas suffisamment d’oxygène pour subvenir et à ses besoins et à ceux de son bébé.
Quand j’étais étudiant, il y a de cela vingt-cinq ans, on nous enseignait que si au cours d’une grossesse une quelconque insuffisance de quoi que ce soit empêchait de subvenir à la fois aux besoins de la mère et à ceux de l’enfant, c’était la mère, bien plus que l’enfant, qui subissait un préjudice. Or, on sait aujourd’hui, que c’est le contraire : en cas de manque, c’est le bébé qui ne reçoit pas assez. Voilà encore qui lèse un cerveau sain.
Autre type d’enfant que nous recevons : celui qui est né prématurément et qui n’était tout simplement pas « fini » lorsqu’il a été propulsé en ce monde. Si un bébé qui naît avant le septième mois de grossesse a très peu de chances de survivre, en revanche, celui qui vient au monde après le septième mois voit ses chances de vivre augmenter chaque jour. Non sans risque cependant. De fait, de tous les facteurs responsables de lésions cérébrales - dans les cas qui nous ont été soumis -, la prématurité est celui qui revient le plus fréquemment. Trois fois plus souvent que ce à quoi l’on pourrait s’attendre en termes de probabilités. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’un bébé né prématurément sera nécessairement cérébralement plus lésé que la majorité d’entre nous ne l’est.
La post-maturité a elle aussi son lot de victimes. Il est en effet des bébés qui souffrent d’être « trop finis » - si tant est que cela soit possible. Et là encore, il est bien difficile de distinguer la cause de la conséquence. S’il n’est pas improbable que, dans certains cas, ce soit la lésion cérébrale qui provoque la naissance après - ou avant - terme, et non le contraire, il est en revanche certain - car très courant - que soient associées pré ou post-maturité et lésion cérébrale.
Autre victime reçue aux Instituts : le bébé dont la maman a été exposée, au cours de sa grossesse, à une dose élevée de rayons X. En fait, même une dose minime pendant les tout premiers mois de la grossesse est dangereuse. La plupart des services de radiologie sont d’ailleurs désormais réticents à l’idée de radiographier une femme enceinte, ce, particulièrement en tout début de grossesse. Cependant, cela arrive toujours de temps à autres, notamment lorsque la mère ne sait pas encore qu’elle est enceinte.
Parmi les enfants que nous examinons, il y en a également un grand nombre né d’un travail accéléré (inférieur à deux heures) ou d’un travail prolongé (supérieur à dix-huit heures). Si chacun de ces facteurs est une cause bien plutôt qu’une conséquence et si pour effectuer le douloureux passage qui le mène du ventre au monde le bébé a besoin d’un certain temps, on peut déduire de ce type de problème que ce temps doit toutefois n’être ni trop long ni trop court.
Viennent aussi nous voir de nombreux enfants nés par césarienne. Le processus de mise au monde doit être en lui-même d’une énorme importance puisque nous recevons trois fois plus d’enfants mis au monde par césarienne que d’enfants nés normalement. Mais, à nouveau, il se peut que ce soit la lésion cérébrale qui conduise à la césarienne et non la césarienne qui provoque une lésion.
Il est une autre tragédie qui nous amène des enfants : celle du bébé qui est sur le point de naître mais dont on retarde délibérément la naissance parce que la mère n’a pas réussi à joindre le médecin - ou vice-versa. Dans les cas que nous avons examinés, la naissance a généralement été retardée en faisant asseoir la mère ou en lui faisant croiser les jambes pour empêcher le bébé de sortir. Nous avons vu tant de bébés victimes de cette pratique que nous sommes totalement persuadés de son danger. Nous sommes également persuadés que n’importe quelle infirmière, voire n’importe quel père, fait un bien meilleur travail en délivrant elle-même - ou lui-même - le bébé qu’en en retardant volontairement la naissance. Un de nos amis fut un jour obligé de s’arrêter en cours de route alors qu’il était en train de conduire sa femme à l’hôpital, pour accoucher. C’est lui-même qui l’a aidée à mettre au monde un beau bébé, en plein jour, sur le parking bondé d’un super marché. Maman et Bébé se portèrent à merveille. C’est le papa qui resta quelques jours en état de choc, cet accouchement étant son premier. Pour nous, il n’y a aucun doute : ce bébé a eu bien plus de chances d’être le bel enfant qu’il est aujourd’hui qu’il n’en aurait eu si sa naissance avait été significativement retardée.
Des difficultés obstétricales -placenta previa, placenta abruptio- et autres problèmes « techniques » peuvent également compliquer le déroulement d’une naissance. En effet, la position du bébé rend parfois difficile, voire impossible, sa venue au monde. Il faut alors le manipuler pour lui permettre de naître. On peut donc, là encore, débattre : est-ce la lésion qui a causé le problème ou le problème qui a causé la lésion ?
Lorsque j’étais étudiant, il y a bien longtemps de cela, on nous donnait l’impression que nombre de lésions cérébrales résultaient d’une mauvaise pratique obstétricale. Mais nous en sommes venus à penser que les traumatismes obstétricaux sont rares et que seul un très petit nombre d’enfants se trouve lésé à la suite de ce type de pratiques. En fait, ce qu’il arrive souvent, c’est que des facteurs, existant dans l’enfant avant l’accouchement, rendent celui-ci plus compliqué qu’il n’y paraissait au premier abord, donnant ainsi l’impression que la délivrance est inutilement longue.
Si un cerveau peut être lésé avant ou pendant un accouchement, il peut l’être également après la naissance.
C’est ainsi que nous recevons aux Instituts l’enfant qui tombe de son berceau ou de son landau -ce qui entraîne la formation de caillots de sang - appelés hématomes subduraux- qui endommagent le cerveau sain.
Nous voyons également l’enfant d’un an qui a inhalé un insecticide dangereux qui peut entraîner la mort ou causer une grave lésion cérébrale. L’un des enfants les plus sévèrement atteints que nous ayons vus - qui, entre parenthèses fut l’un de nos relativement rares mais complets échecs - avait été un enfant tout à fait normal jusqu’à l’âge d’un an - âge auquel il avait ingéré un de ces insecticides. Nous avons également vu des enfants dont la lésion cérébrale était la conséquence d’un empoisonnement et qui s’en sont très bien sortis.
Nous voyons aussi l’enfant de quatre ans qui est tombé dans une piscine, s’est noyé et a été réanimé, mais dont le cerveau, pendant les quelques secondes de mort, n’a pas été oxygéné, ce qui provoque une lésion cérébrale.
Nous voyons encore l’enfant de neuf ans qui au cours d’une intervention chirurgicale - pour une amygdalite, par exemple ou pour tout autre problème - a fait un arrêt cardiaque, est mort sur la table d’opération, a été ramené à la vie par une intervention à cœur ouvert, un massage cardiaque ou n’importe quel autre procédé, mais qui, pendant le laps de temps où son cœur ne battait pas n’a pas eu - tout comme l’enfant noyé - le cerveau suffisamment oxygéné ce qui, en conséquence, a endommagé son cerveau - pourtant sain au départ.
Vient aussi aux Instituts la jeune femme de vingt ans chez qui un vaisseau sanguin s’est rompu au niveau cérébral dans les heures qui ont suivi la naissance de son bébé ce qui a provoqué une congestion cérébrale chez la maman – et non chez le bébé. Si vous pensiez que seules les personnes âgées pouvaient faire une congestion cérébrale, sachez que le plus jeune cas que nous ayons vu aux Instituts avait deux mois et le plus âgé, quatre-vingt-dix-sept ans.
Je ne voudrais pas terminer en donnant l’impression que les jeunes mères font souvent une attaque cérébrale après leur accouchement. Cela n’arrive pas souvent mais n’est pas rare pour autant et traumatise assurément un cerveau sain – celui de la maman, cette fois.
Vient encore la personne de trente ans qui, lors d’un accident de voiture, passe au travers du pare-brise – autre façon de traumatiser un cerveau sain.
Et celle de quarante ans, atteinte d’une tumeur cérébrale, ce qui là encore, lèse un cerveau sain.
Celle aussi de cinquante ans que l’on a agressée et frappée à coups de matraque lors d’un cambriolage – ce qui n’est pas sans traumatiser un cerveau sain.
Celle de soixante ans chez qui se développe une maladie de Parkinson : autre cause de lésion cérébrale.
Celle enfin de quatre-vingt-dix ans qui a littéralement perdu des milliards - et non plus seulement des millions - de cellules, pour la seule raison qu’elle est très âgée.
Toutes les personnes décrites ci-dessus, et bien d’autres encore, sont vraiment lésées cérébrales. Cela veut tout simplement dire qu’elles ont un cerveau de bonne qualité dont beaucoup de cellules sont mortes.
Tout comme moi, d’ailleurs. Il est vrai, en effet, qu’à cette époque de ma vie, le nombre de mes cellules cérébrales vivantes a considérablement diminué.
Extrait de Que faire pour votre enfant lésé cérébral